« Une nuit de feu »: l’extraordinaire expérience d’Eric-Emmanuel Schmitt

XVM87d77d4a-5894-11e5-9418-6eaa5da508fbPhoto Albin Michel – Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur à la renommée internationale.
A l’âge de 28 ans, il lui arrive quelque chose de tellement incroyable qu’il lui faudra attendre 25 ans pour qu’il ose écrire à ce sujet.
En 1988, ce jeune philosophe brillant, pour les besoins d’un film sur Charles de Foucault, entreprend

une randonnée dans le grand sud algérien. A cette époque, sa vision du monde prend le plus souvent les formes de l’absurde.

Si l’approche religieuse ne l’enchante pas vraiment, celle de la science non plus:

« Actuellement nous percevons l’univers selon Hubble, un siècle plus tôt un savant l’aurait raconté selon Newton, trois siècles avant selon Galilée, et selon Ptolémée au cours du Moyen âge et de l’antiquité; Jadis, un poète, un sorcier ou un prêtre auraient déployé leur récit. Depuis que les humains se réunissent dans la nuit mystérieuse, les discours prolifèrent. Comme ils ne supportent pas l’ignorance, les hommes créent des savoirs. Ils inventent des mythes, ils inventent des dieux, ils inventent un dieu, ils inventent des sciences. Les dieux changent, se succèdent, meurent, les modèles cosmologiques également, et il ne persiste qu’une ambition, celle d’expliquer »

Ainsi, comme il l’explique dans son ouvrage, même la théorie du Big Bang ne reste qu’une hypothèse que l’on abandonnera tout comme celles qui l’ont précédé et il renchérit  » A chaque ère, sa légende » et il rajoute  » la théorie explose la façon moderne d’habiter l’ignorance. »

A cette époque de sa vie, il est agnostique athée et sa vision est proche d’un Camus , d’un Kafka, d’un Sartre où la vie ne semble obéir qu’au sens qu’on voudra bien lui donner pour quand bien même l‘absurde n’est jamais très loin…

 » j’étais amoureux de mon courage, de la bravoure avec laquelle je combattais le désespoir. Mais cette fierté farouche ne laissait pas mon esprit en repos assiégé par l’insupportable idée de la mort. Elle était un cancer pourrissant mon existence, contaminant le réel sous la forme de  » à quoi bon » ? »

L’appel du désert

Le périple saharien, il l’avait entrepris dans un grand état de confusion. Alors Maître de conférences en philosophie, il était au carrefour de sa vie. Il n’était pas prêt à croire quoi ce soit et encore moins à s’adonner aux rites de son guide touareg pour qui les attitudes et prières provoquaient en lui tout à la fois un profond respect mais aussi un agacement…

Au scientifique astrophysicien qui l’accompagne et qui lui fait une belle description de la création de l’univers selon la science, voici ce qu’il réplique:
 » A toute époque, à quelque pas du feu, l’orateur du désert croit détenir la vérité. Et ses contemporains autour de lui partagent cette conviction.

Il réplique à son interlocuteur qui lui demande s’il met sa théorie en doute:
 » Le temps s’en chargera. Ce soir, vous apportez le dernier cri de la science; cependant, vous le savez aussi bien que moi, votre thèse sera dépassée. La vérité demeure inaccessible, il n’y a que des vérités provisoires, des tentatives de vérité. Au fond, votre théorie expose la façon moderne d’habiter l’ignorance. »

Eric dans son périple saharien n’est pas seul; ses compagnons se regroupent derrière un guide touareg qu’ils admirent pour sa sérénité et sa sagesse, un astrophysicien qui l’agace par sa prétention à vouloir « théoriser » l’univers, et aussi par un géologue qui se prend un malin plaisir à vouloir mettre des étiquettes à tous les cailloux et plantes qu’il rencontre et enfin il y a cette femme très catholique qui voit la main de Dieu dans tout ce qu’elle vit quotidiennement…

Non, décidément, toutes ces personnes n’apportent pas le confort moral dont il aurait eu peut être besoin à ce moment là….

Cette nuit tellement lumineuse

Il va se passer quelque chose d’inimaginable: en ne suivant pas son groupe lors d’un périple dans une montagne du désert, il s’égare et là sa vie bascule.

Il n’a plus peur même si sa condition de vie devient précaire et, qu’à tout moment, il peut mourir et disparaître pour toujours… Pourtant, à la différence de nos concepts de stress et tourbillons mentaux qui hantent nos esprit face à la vie et la mort, lui s’enfonce dans une forme de sérénité qui lui permet de porter un tout autre regard.

Il témoigne »Je suis perdu au milieu du désert, sans eau ni vivres. Dans une exaltation joyeuse, je viens de dévaler le mont Tahat, plus haut sommet du Hoggar, perdant au passage tout mon groupe. La nuit tombe et avec elle le froid. Le vent se lève et avec lui la peur d’avoir peur. Je me creuse un lit dans le sable, ensevelissant mon corps désormais figé dans la torpeur. Combien de temps tiendrai-je ?
Au bout de quelques minutes, je sens mon corps se diviser en deux. L’un reste à terre, l’autre s’élève dans les airs. À la sensation de démembrement, s’ajoute celle d’un allongement infini. Je suis aussi grand que le désert, ne fais qu’un avec l’univers. Je m’approche d’une Force fondamentale et me fonds en elle. Totalité. Plus de temps, plus d’espace. Béatitude. Paix. Lumière. Tout a un sens. Tout est justifié. J’entre dans un Feu. L’éternité dure toute la nuit. De retour dans mon enveloppe charnelle, je tente de trouver des mots. Cette Force n’a pas décliné son identité. Tout allait au-delà du langage, du concept. Dieu ? Oui, Dieu, puisque c’est ainsi que l’appellent les hommes. Quoi qu’il se passe désormais, je suis habité par la confiance et la joie. Que je meure ou vive, cela sera en tant que croyant« 

Depuis cette période, Eric est habité par quelque chose de plus fort qui le surpasse: la confiance dans le mystère comme promesse de sens. « Oui dit-il, je crois que tout a un sens. S’il nous échappe, cela vient des limites de notre esprit et non de celles du monde. J’habite l’inconnu d’une autre façon en faisant crédit à l’univers, à la vie même lorsque je suis choqué, scandalisé ou dans le doute.

Contrairement au philosophe athée, j’ai cette chance insolente d’aller puiser dans ma nuit mon émerveillement et ma joie.

Bien sûr, cela n’a pour lui que valeur de témoignage et il ne tire aucune conclusion sur la véracité de ce qu’il a vécu. Ses écrits ne sont pas prosélytes, ils sont tout simplement chaleureux.

Sa très belle écriture nous permet d’entrevoir ce monde merveilleux que bien d’autres avant lui ont entrevu, mais en aucun cas il ne nous demande de croire ce que lui sait.

Bernard Burlet

Pour en savoir plus, la vidéo de son témoignage :

www.lefigaro.fr/livres/2015/09

Pour acheter son livre :

9782226318299m

Aux éditions Albin-Michel