L’Eau de sainte Rita: un élixir plus actuel que jamais

elixir-longue-vieGilles Corjon – Cet élixir dont la recette, longtemps tenue secrète, remonte au XVème siècle est aujourd’hui facilement disponible grâce aux soins de Patrice de Bonneval, herboriste à Lyon. Cette préparation “ancestrale” est surtout employée pour ses vertus purifiantes et pour sa capacité à harmoniser le fonctionnement du système neuroendocrinien. De récentes découvertes sur les étroites relations entre le système nerveux et notre écosystème bactérien intestinal permettent de jeter un regard nouveau sur son mode d’action et peut-être de percer le secret des élixirs de longue vie

Depuis l’Antiquité et dans tous les écoles de médecine traditionnelle comme la médecine ayurvédique ( ayurveda= science de la vie) ou la médecine Unani du Moyen-Orient , le système digestif et l’intestin en particulier, fait l’objet d’une attention extrême de la part des praticiens de santé. Le yoga par exemple, considère que la constipation est la mère de nombreuses maladies et du vieillissement prématuré de l’organisme. Pour les yogi, stimuler le feu digestif est essentiel non seulement à l’assimilation des aliments mais aussi à la “digestion” de nos émotions. La pratique régulière de certaines techniques de méditation et l’élaboration de remèdes à base de plantes (rasayanas) a pour but de prévenir tout dérèglement de la fonction digestive considéré comme la source d’innombrables maladies.

De nos jours, une science nouvelle appelée la neurogastroentérologie est en train de confirmer et de valider cette forme de connaissance ancestrale. Il existe un système nerveux entérique (SNE)qui comporte environ 200 millions de neurones et que l’on peut considérer comme notre “deuxième cerveau”. Il se compose de deux plexus organisés en réseau de cellules densément connectées et reliés au système nerveux central (SNC) via le nerf vague ou nerf pneumogastrique. Ce cerveau du bas du corps a pour tâche d’assurer le contrôle et la maitrise d’un processus vital extrêmement complexe: la digestion. Ainsi le SNE commande le péristaltisme ( ondes de contraction qui assurent le transit) , régule les fonctions sécrétoires et contrôle également l’intégrité de la barrière épithéliale intestinale , une fonction vitale du tube digestif qui permet le passage des nutriments bâtisseurs mais bloque l’accès aux agents pathogènes ou aux protéines non totalement déconstruites. Le SNE communique étroitement avec le système immunitaire ainsi qu’avec l’écosystème bactérien intestinal ou microbiote que l’on considère actuellement comme un organe à part entière.

De nombreux travaux suggèrent que cette communauté microbienne riche de plus de cent mille milliards de bactéries communique avec le cerveau par des voies sanguines et nerveuses et pourrait influer sur notre comportement. Le microbiote semble avoir un effet modérateur sur la réponse au stress: des chercheurs ont montré que l’administration de bactéries probiotiques à des rats diminue la libération de corticostérone lors de l’exposition à des situations de stress et que la concentration de cette hormone était doublée chez des animaux axéniques c’est à dire dépourvus de microbiote intestinal.

Ainsi, la digestion des aliments n’est pas la seule fonction de l’intestin et la flore intestinale n’est pas uniquement impliquée dans le processus de la digestion puisqu’elle participe à l’élaboration de la réponse immunitaire, à la dégradation des toxines , à la protection contre les agents pathogènes et à l’intégrité de la barrière intestinale.

Maintenir l’équilibre

En définitive, ces études récentes corroborent la préscience des tradipraticiens chinois ou indiens qui pensaient que l’intestin était à la base de l’équilibre physique et psychique de l’individu. Nous réalisons à quel point cette interface peut être fragilisée et dénaturée par nos modes de vie actuels. La perte même partielle de cet écosystème peut être à l’origine de pathologies qui à priori ne semblent pas avoir de lien direct avec l’intestin comme la dépression , les allergies, les migraines, les troubles du sommeil ou des maladies à profil inflammatoire comme le diabète et l’obésité.

Force est de constater que le contexte alimentaire général actuel et l’exposition répétée à des facteurs de stress exogène ou endogène prédisposent à entretenir le cercle vicieux de l’inflammation chronique.

Nous sommes donc tous concernés par l’équilibre intestinal même si nous n’avons pas toujours conscience des effets délétères liés à son dysfonctionnement.

Les découvertes des chercheurs en neurosciences ou en microbiologie en accord avec les préceptes des anciens herboristes nous conduisent à affirmer que l’hygiène intestinale est la clé de voute de la santé . Elle repose principalement sur:

-le maintien de l’intégrité de la muqueuse intestinale
-la préservation de la diversité du microbiote intestinal
-la préservation de l’équilibre immunitaire entre défense et tolérance orale
– la communication harmonieuse entre nos deux cerveaux.

Voyons comment un élixir du XVème siècle comme l’Eau de Ste Rita peut nous aider à préserver ce précieux équilibre en examinant quelques unes des plantes qui entrent dans sa composition.

Les Plantes médicinales des Élixirs de santé

En analysant attentivement la composition de plusieurs élixirs de santé ou de longue vie comme l’élixir de Garus, l’élixir de longue vie de Matthiole, le baume de vie du sieur Le lièvre, l’élixir de vie de Quercétan, l’élixir de l’abbé Perdrigeon, l’élixir du Suédois et l’Eau de Ste Rita, nous remarquons la présence constante des plantes suivantes: aloes,safran,myrrhe,encens,acore et d’épices comme le gingembre et la cannelle.

le suc d’Aloès ( principalement Aloe vera ou Aloe barbadensis) est largement utilisé pour ses propriétés laxatives en raison de la présence d’anthracénosides. Les cures de régénération ayurvédiques font état de son action “purifiante” pour maintenir la jeunesse et la vigueur. La médecine Unani se sert de l’aloès pour “fortifier” le cerveau et décongestionner le foie. Les vertus de l’aloès sont sans doute connues depuis plusieurs millénaires en Mésopotamie, en Égypte et en Grèce. la présence de polysaccharides explique en partie ses effets favorables sur le système immunitaire. Il est probable que nombre de ses composés interagissent avec la flore commensale du colon et stimulent la motilité colique par stimulation directe des neurones du SNE. Il doit cependant être employé à faibles doses(ce qui est le cas de la plupart des élixirs) pour ne pas obtenir d’effets indésirables ou même inverses.

le safran (Crocus sativus) a toujours été considéré comme une épice rare et couteuse d’où son appellation d’or rouge. En Médecine traditionnelle chinoise (MTC) le safran est considéré comme un excellent régulateur des fonctions biliaires mais aussi comme un calmant particulièrement apprécié après un choc nerveux ou une grande peur. Les stigmates de safran contiennent des caroténoïdes comme la crocétine et du safranal qui sont tenus pour responsables des effets antidépresseurs . Des recherches récentes suggèrent que certains composés se comportent comme des agonistes des récepteurs GABA ( un neurotransmetteur qui tempère l’activité du SNC) et comme modulateurs d’un autre neurotransmetteur très présent au niveau du SNE : la sérotonine.Il est également possible que les caroténoïdes du safran possèdent des effets immunomodulateurs. Par ailleurs, le safran est utilisé depuis très longtemps pour son action emménagogue; le Dr Leclerc conseillait son emploi en cas de dysménorrhées ou d’insuffisance ovarienne.

la myrrhe ( Commiphora myrrha ) est une gomme oléorésineuse exsudant de l’écorce de plusieurs espèces d’arbres appartenant au genre Commiphora que l’on trouve dans les régions sèches et désertiques de la péninsule arabique ( Ethiopie, Soudan, Somalie, Yemen…). C’est l’un des principaux composants du célèbre élixir ad longam vitam de Paracelse . En médecine traditionnelle, la myrrhe est utilisée comme antispasmodique, expectorante, antiseptique et vulnéraire ( Hippocrate la recommandait pour la cicatrisation des plaies). Avec l’oliban , c’est l’une des principales matières végétales servant à confectionner les encens utilisés depuis l’Antiquité dans les cérémonies religieuses. Son action profonde sur le système nerveux a été confirmé : plusieurs composés de nature sesquiterpéniques dont le furanoeudesma 1,3 diène possèdent une action analgésique car ils sont capables de moduler l’expression de nos récepteurs opiacés endogènes. L’activité régulatrice endocrinienne ( en particulier au niveau thyroïdien) de la myrrhe est particulièrement intéressante dans les cas d’hyperactivité, d’angoisse et de phobie. Il est probable que les nombreux composés aromatiques de la myrrhe interagissent avec les neurones du SNE.

l’encens ou oliban (Boswellia carterii) est également une oléorésine provenant de l’incision de l’écorce d’arbustes buissonneux que l’on trouve principalement en Ethiopie, Somalie et sultanat d’Oman. Appelé encens sacré , l’oliban est associé à la pratique religieuse ( de religere= relier), il symbolise à la fois la communication et la notion d’une alliance apaisée. La résine de plusieurs espèces de Boswellie (comme Boswellia serrata) est connue de tout temps pour ses propriétés antalgiques et antiseptiques à la fois par voie externe et par voie interne. De nos jours , l’usage de cette résine est de plus en plus référencé pour soulager les patients souffrant de maladies inflammatoires intestinales ou articulaires. Les propriétés anti-inflammatoires sont essentiellement liées à la présence d’acides triterpéniques appelés acides boswelliques. Mais l’intérêt de cette oléorésine ne s’arrête pas là car elle possède également une activité régulatrice endocrinienne et immunomodulante qui est à privilégier dans les problèmes de pathologies auto-immunes. Des recherches récentes suggèrent également une possible activité anti-cancéreuse liée à la présence d’alpha pinènes et d’incensol que l’on trouve bien représentés dans l’huile essentielle. Ainsi, par son action apaisante ,antidépressive, anti-inflammatoire et immunomodulante l’encens des élixirs de santé et de longue vie fait une entrée remarquée dans le XXIème siècle et pourrait se révéler indispensable pour favoriser la communication entre nos deux cerveaux .

l’acore ou le roseau odorant (Acorus calamus) le rhizome de cette plante que l’on trouve au bord des étangs et des marais aussi bien en Europe , en Asie et sur le continent américain est très anciennement utilisé par les médecines traditionnelles indiennes. En médecine ayurvédique, il est employé contre les troubles digestifs , les bronchites, l’asthme et les fièvres mais aussi dans le traitement de la mélancolie et des états hystériques. Le calamus est tenu en haute estime car il “ouvre les canaux subtils de l’esprit” , c’est la raison pour laquelle on le retrouve dans la composition des rasayanas qui sont les équivalents de nos élixirs de longue vie. C’est un tonique amer aromatique à la fois stomachique et puissamment antispasmodique au niveau de l’ensemble du système digestif. C’est une plante à redécouvrir pour ses vertus anti-inflammatoires en cas de gastralgies et d’un intérêt majeur pour préserver l’intégrité des muqueuses intestinales. Sous forme unitaire, son utilisation prolongée est cependant déconseillée ce qui n’est pas le cas pour des formules composées comme les élixirs de santé que les herboristes savent convenablement doser .

D’autres plantes anti-oxydantes et anti-inflammatoires comme le romarin, la cannelle et le gingembre sont aussi présentes dans la composition de l’Eau de Ste Rita en compagnie de l’une de nos plus précieuses plantes aromatiques : l’angélique ou herbe du St Esprit (Angelica archangelica). Très présente dans les contrées septentrionales et parfois surnommée “ginseng du Nord”, sa racine fut largement utilisée pour ses vertus anti-infectieuses et protectrices dans les épidémies de peste du Moyen-âge. “Une plante immunisante , qui augmente la résistance aux poisons et soutient le cœur, le sang et l’esprit” ; c’est en ces termes que Nicolas Culpeper , un des plus célèbres herboristes du XVIIème siècle , parle de l’angélique. Nous la retrouvons dans un grand nombre de liqueurs et d’élixirs à visée digestive comme la Bénédictine, l’élixir de la grande Chartreuse ou l’Eau des Carmélites. Ses vertus sont nombreuses: elle fortifie l’estomac et purifie l’intestin mais son action la plus remarquable est sa capacité à réguler le système neuro-endocrinien. Par son action tonique générale , l’angélique constitue un antidote de la mélancolie , des pensées obsessionnelles, des conduites addictives et un bouclier protecteur contre les peurs collectives.

Au final, l’Eau de Ste Rita est bien plus qu’une simple juxtaposition de plantes bénéfiques . Sa formulation est fondée sur le savoir faire de l’herboriste qui excelle dans l’art de mélanger les plantes entre elles pour obtenir la meilleure combinaison possible et ainsi intensifier leur capacité réparatrice , fidèle au précepte d’Ibn Sina : “le tout est supérieur à la somme des parties”. Présentée naguère comme le remède de la dernière chance , l’Eau de Ste Rita dans une lecture renouvelée, nous offre l’occasion de méditer sur les arcanes profonds de la santé et de nos relations au monde en général.

Gilles Corjon

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Références:

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-Dr Michael Gershon : the second brain Ed Harper Perrenial

www.imad-nantes.org ( le site de l’Institut des maladies de l’appareil digestif)

www.eaudesainterita.com