Plantes, drogues et spiritualité

220px-Chaman_amazonie_5_06Photo Wikipédia – Par Gilles Corjon – Force est de constater que les religions monothéistes n’accordent qu’une place secondaire au règne végétal. Les plantes symbolisent au mieux un lieu de rencontre ou alimentent une parabole destinée à appuyer des propos bibliques. Dans l’Arche de Noé, elles ne font pas partie du voyage, sans doute parce qu’elles n’accèdent pas au statut d’être vivant.

Pourtant, en dehors du fait qu’elles sont indispensables à notre survie en tant que source de nourriture et qu’elles sont à l’origine de la plupart de nos médicaments (excusez du peu !), comment expliquer le peu de reconnaissance des religions « modernes » à l’égard des plantes ?

Une tentative d’explication existe : dans d’autres civilisations que la notre, certaines plantes et champignons aux propriétés psychotropes pourraient être à l’origine du phénomène religieux lui-même. En 1979, le psychopharmacologue et ethnobotaniste Jonathan Ott, l’ethnomycologue Gordon Wasson et l’anthropologue Christian Rätsch créent le terme d’enthéogène pour désigner une substance psychotrope utilisée lors de célébrations à caractère religieux ou spirituel. Ce terme fondé sur le grec ancien entheos signifie « qui crée le divin en soi » est le plus souvent proposé pour des plantes ou des champignons majoritairement hallucinogènes dont l’usage est fréquent dans les pratiques chamaniques qui remontent à la préhistoire.

Ainsi, le fondement réel de l’expérience spirituelle (très éloignée des doctrines et des institutions religieuses établies) pourrait reposer sur un rapport extatique avec la nature entretenu , entre autres, par l’utilisation rituelle de plantes sacrées…

Les civilisations « modernes » dont la tradition religieuse, souvent mal comprise, est fondée sur la place centrale de l’homme qui impose à la nature son emprise , n’ont jamais accordé de crédit à des pratiques de « sauvages » pouvant remettre en cause les bases de l’exercice de leur pouvoir coercitif. Pourtant, nous avons beaucoup à apprendre du chaman.

Dans notre monde moderne, nous avons inventé la nature comme objet à contempler et le terme d’environnement traduit bien notre difficulté à « penser » le monde différemment . Le flux de la vie n’existe qu’au travers des échanges permanents entre le corps et l’esprit, entre les humains et la terre . Dans le monde scientifique, ce sont les physiciens et les chimistes qui sont le plus conscients de ce fait . Linus Pauling (prix Nobel de chimie 1954) disait :  » la vie ne réside pas dans les molécules , mais dans les relations qui s’établissent entre elles ».

Même si la vision de la vie et de l’univers du chaman semble très éloignée de notre conception occidentale, une écoute affranchie de toute forme de jugement ou de comparaison ne pourrait elle pas « rafraîchir » notre rapport au monde vivant ?

L’usage de plantes hallucinogènes dans les sociétés « primitives » qu’il serait préférable d’appeler les peuples premiers a t-il quelque chose à voir avec la consommation de drogues et la toxicomanie qui se développent dans nos sociétés ? Les plantes enthéogènes ne pourraient elles pas nous aider à mieux comprendre la nature de notre psyché et le fonctionnement de notre cerveau dont on découvre aujourd’hui la neurosociabilité?

Tout d’abord, il existe une énorme différence entre la consommation de plantes psycho-actives et l’usage d’extraits ou de composés actifs purifiés issus de ces mêmes plantes.

Ainsi, la cocaïne est l’un des nombreux alcaloïdes de la feuille de coca (Erythroxylum coca), et sa teneur dans ces mêmes feuilles est inférieure à 2%. De plus, la consommation par voie orale et donc l’absorption stomacale de feuilles de coca ne peut avoir les effets d’un produit raffiné introduit dans le sang par des voies directes. Cela peut expliquer pourquoi les Indiens des Andes qui consomment la coca depuis des générations ne présentent aucun des symptômes de dépendance ou de dégénérescence que l’on trouve chez les cocaïnomanes occidentaux.

Les conquérants espagnols vont d’abord condamner l’usage de la coca la qualifiant de « satanique » avant de l’encourager en constatant l’efficacité en termes de rentabilité sur les travailleurs. Ce fait illustre parfaitement l’ambiguïté de nos sociétés face à la drogue qui est tantôt louée et tantôt maudite en fonction des modes, de la position sociale ….

Dans les sociétés traditionnelles, la drogue est associée au « sacré » et la consommation d’une plante psycho-active est toujours inscrite dans un contexte culturel précis. Ainsi les Indiens Piaroa qui vivent dans le bassin de l’Orénoque oriental consomment le yopo qui est une poudre hallucinogène tirée des graines d’Anadenanthera peregrina, un arbre de la famille des Fabacées. Cette poudre à priser enthéogène contient des alcaloïdes à noyau indole du groupe des tryptamines dont la DMT (diméthyltryptamine) qualifiée par certains auteurs comme Rick Strassman professeur en psychiatrie à l’Université du Nouveau Mexique de  » molécule de l’esprit ». Dans d’autres régions de l’Amazonie comme le Rio Vaupès, les Indiens Tukano consomment le yagé (appelé ayahuasca en langue Quechua) une boisson hallucinogène qui contient un assemblage de plantes comme l’écorce de la liane Banisteriopsis caapi et de feuilles de Psychotria viridis. Les effets hallucinogènes du yagé résultent d’une subtile synergie d’action des alcaloïdes à noyau harmane des Banisteriopsis avec les alcaloïdes indoliques des Psychotria. Chez ces deux peuples pourtant éloignés géographiquement, la drogue enthéogène n’est pas considérée comme une substance capable de modifier la perception « normale » du monde mais plutôt comme un véhicule qui peut emmener le chamane dans un monde familier, celui des « esprits  » de la forêt.

Pour le monde chamanique, de la même façon qu’un être humain a un esprit, une énergie porteuse d’une intention, chaque forme vivante a aussi un esprit et une énergie . Il est frappant de constater que chez les peuples premiers, l’encadrement culturel et mythologique qui accompagne le « voyage » obtenu par les plantes psychotropes est semblable et relègue à l’arrière plan les effets purement chimiques de la drogue. Pour Claude Levi-Strauss, le célèbre ethnologue et anthropologue français mort en 2009:  » les hallucinogènes sont des déclencheurs et des amplificateurs d’un discours latent que chaque culture tient en réserve et dont les drogues permettent ou facilitent l’élaboration ».

Au cours des années 70-80 , la neurobiologie moléculaire a permis d’identifier la structure moléculaire des principes actifs contenus dans les plantes psychotropes et a pu démontrer l’étonnante parenté de ces molécules avec les principaux neurotransmetteurs de notre système nerveux. Ainsi, la mescaline du Peyotl ( Lophophora williamsii), un cactus utilisé par les Amérindiens, est un alcaloïde dont la structure est très proche de l’adrénaline alors que les alcaloïdes indoliques du yopo ou ceux issus des écorces de plusieurs espèces appartenant au genre Virola sont chimiquement proches de la sérotonine ou 5hydroxy-tryptamine.

L’un des aspects le plus passionnant de ces découvertes réside dans le fait que la capacité de modifier le fonctionnement du système nerveux est en rapport avec la disposition spatiale des molécules psychotropes trouvées dans ces divers végétaux. Ce qui laisse à penser qu’il existe naturellement dans notre cerveau des molécules endogènes dont la structure spatiale est proche des molécules exogènes trouvées dans le monde végétal ou chez les champignons. Cette hypothèse fut validée avec la découverte des endorphines et plus récemment avec celle de l’anandamide , un neuromédiateur endogène qui se lie aux récepteurs cannabinoïdes à la façon du THC (tétrahydrocannabinol) un des actifs du cannabis.

Ces découvertes pourraient remettre en question notre compréhension de l’usage et des effets des substances psychotropes. En effet, les états modifiés de conscience ne sont peut-être pas seulement le résultat de l’absorption de substances chimiques mais plutôt la révélation (au sens d’un révélateur utilisé en photographie) d’états modifiés de conscience latents ou dormant au sein de nos structures cérébrales.

D’ailleurs, il existe d’autres techniques que l’usage des substances enthéogènes pour « réveiller » ces états modifiés comme la relaxation , certaines formes de méditation ou même certaines pratiques artistiques. Dans d’autres sociétés traditionnelles, le « trip » ou « voyage » dans un ailleurs bien défini (et non pas la fuite recherchée par l’usage de drogues récréatives), est obtenu par certaines techniques corporelles comme la danse, l’immobilisation prolongée qui vise à diminuer la surcharge sensorielle ….

Au terme de cette réflexion, il ne s’agit pas d’encourager l’usage des substances psychotropes comme cela fut le cas d’une certaine culture « underground » qui prétendait que les drogues allaient permettre de faire émerger des valeurs nouvelles et le retour à la « mère » nature. Dans les sociétés traditionnelles , l’usage des drogues est très codifié et seul un groupe restreint de personnes comme les chamans ont la capacité de maîtriser leur utilisation dans un cadre parfaitement défini.

Par contre, une meilleure compréhension des effets des plantes enthéogènes ne permet il pas de renouveler notre perception du monde spirituel en le dégageant du poids et du carcan des dogmes religieux? Nos sociétés modernes ne sont elles pas dans une impasse ? l’obsession de la réussite personnelle, la représentation de la nature comme extérieure et hostile à l’homme, les conflits incessants, le besoin maladif d’accumuler des biens matériels faussent notre représentation du réel et altèrent notre santé mentale au point que personne aujourd’hui n’est entièrement exempt de maladies mentales. A travers les « visions  » extatiques des chamans, nous pouvons, si nous le souhaitons, apercevoir une forme d’accès à l’universel porteuse d’une force de guérison et le récit d’un monde nouveau. Sachons développer une vision claire de la vie et du monde, car les consciences individuelles font partie de la conscience collective.

Gilles Corjon
Docteur en pharmacie, herboriste

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