Voir ou ne pas voir ?

Photo Le Monde.fr – Voir ou ne pas voir ? ©2017 Danièle Starenkyj Octobre rose est terminé. Novembre débute. Ces quelques informations peuvent donner à ces campagnes d’information une autre perspective. Les programmes de dépistage des cancers – du sein, du col de l’utérus, de la prostate, du poumon – ont été lancés mondialement dans les années 1970 en se basant sur

l’hypothèse qu’un cancer « vu » tôt – avant même qu’on le voie – avait plus de chance d’être attaqué et vaincu… bien sûr grâce aux puissants effets des thérapies anticancéreuses.

Aujourd’hui, 50 ans plus tard, on parle de surdiagnostic et de surmédicalisation, de  « mammo-business » et de « prostate cancer  business ». On déplore que les mammographies, ces radiographies des seins, aient permis la détection – sur les 77 cancers repérés par tranche de 100 femmes —  de 10 cancers du sein « histologiques », c’est-à-dire présents dans la structure microscopique des tissus mais  qui n’auraient pas eu de conséquences néfastes si on ne les avait pas vus. Pour ce qui est du cancer de la prostate, le dépistage de ce cancer masculin a fait  « voir » 17 cancers histologiques sur les 18 repérés par tranche de 100 hommes, 17 cancers dormants qui auraient évolué très lentement — s’ils avaient évolué — et n’auraient pas empêché leurs hôtes de mourir en paix (1).

En fait, depuis 2013, le Collège des médecins du Québec ne conseille plus aux hommes en bonne santé le dépistage du cancer de la prostate, celui-ci correspondant majoritairement à du surdiagnostic. Le National Cancer Institute parle maintenant de tous ces « cancers inoffensifs »  qu’il faudrait apprendre à comprendre plutôt qu’à voir… Être diagnostiqué, déclaré malade et traité pour rien, et subir tout un lot de souffrances morales, physiques, familiales, et sociales  — multiples effets malheureux et souvent graves de la médicalisation, des interventions chirurgicales mutilantes, et des traitements toxiques. Quel choc, quand on est en pleine forme, de sentir et croire qu’à toute fin pratique, on est condamné à mort…

Heureusement que récemment trois grandes revues médicales ont publié des articles aux titres évocateurs : Trop de médecine (Too Much Medicine– BMJ), Moins c’est plus (Less is More — JAMA), Les soins appropriés (Right Care— The Lancet) dans le but d’aborder le surdiagnostic, le surtraitement et la surmédicalisation (2). Cela me rappelle un article de F.Gross publié en 1971 sous le titre : « Le syndrome des habits de l’empereur. Description d’une nouvelle épidémie (3) ». Tiens, il nous ramène au conte d’Andersen.

L’auteur explique : le principal vecteur de ce syndrome est l’image radiologique qui, depuis son usage courant, tend à devenir la seule base du diagnostic posé.  Notre ère dominée par la  technologie délaisse plus ou moins l’anamnèse – les renseignements fournis par le sujet interrogé sur son passé et sur l’histoire de sa maladie – ainsi que l’examen physique direct, l’une et l’autre demeurant les éléments fondamentaux du diagnostic médical.

En 1998 et en 2003, J.D. Born reprenait ces observations et affirmait que toute information clinique ou radiologique, tout phénomène de laboratoire  sont sujets à des interprétations variables selon leurs observateurs (4, 5). Et c’est là que se produit, au niveau médical, la contamination par cette affection – voir ce qu’on ne voit pas parce d’autres disent le voir. On craint d’aller à l’encontre d’observations antérieures, d’être en opposition à plus grand que soi dans la hiérarchie médicale, et le praticien se laisse contaminer par un diagnostic précédent.

Pour ce qui est du patient, il doit être comme l’enfant du conte d’Andersen qui dit ce qu’il voit : le patient se sent bien, il est actif, en pleine forme.  Pourquoi accepterait-il un verdict de maladie mortelle, lui dit-on, à moins qu’il ne se soumette à des thérapies soutenues par  « d’autres logiques et acteurs comme par exemple les firmes pharmaceutiques (6) », entre autres ? Car quand on ne voit pas, il ne faut pas dire que l’on voit.

Conservons, cultivons le bon sens : Notre santé est avant tout entre nos mains.

©2017 Danièle Starenkyj
Publications Orion

https://www.facebook.com/danielestarenkyj/

Références:

  1. L’Actualité, octobre 2017, p.22.
    2. Faire reculer les méfaits de la surmédicalisation : Re-Check était à la Conférence Preventing Overdiagnosis 2017 à Québec du 17 au 19 août 2017, www,re-check.ch/wordpress/fr
    3. Gross F., The emperor’s clothes syndrome, N Engl J Med, 285, 863, 1971.
    4. Born J.D., Le syndrome des habits de l‘empereur. Description d’une nouvelle épidémie, Rev Med Liege, 53 (7), 393-398, juillet 1998.
    5. Born J.D., The emperor’s clothes description of a new epidemic relating to diagnostic imaging, Acta Neurol Belg, 103 (3), 140-143, septembre 2003.
    6. Lesage A., Les programmes de premier épisode de schizophrénie et une médecine fondée sur les données factuelles : un cas de syndrome des habits de l’empereur ? Santé mentale au Québec, XXXII, 1, 333-349, 2007.

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